Publié le 05/10/2008 10:07 - Modifié le 05/10/2008 à 10:26 | Sabine Bernède

Finance. 1929, crise dans le Sud-Ouest

Profondément rural, le Sud-Ouest a traversé la crise économique de 1929 en se repliant dans ses potagers.

Le New York Stock Exchange en octobre 1929
AFP/Archives

Les épargnants courent retirer leur argent et lisent l'affichette apposée à la porte de la banque : « MM.Villa et Cie, en présence des difficultés dues à la situation générale et des retraits effectués à leurs caisses ces jours derniers, ont le regret d'interrompre provisoirement leurs opérations pour sauvegarder les intérêts de leur clientèle ». Le 22 juin 1934, à Millau, Aveyron, la banque Villa ferme. Deux jours plus tard, elle dépose le bilan.

« Si l'on me demande quel est le souvenir le plus marquant de ma vie, c'est incontestablement l'image de ces Millavois, hagards, devant les grilles de la banque en faillite » : André Maury, qui fut banquier, et maire de Millau de 1965 à 1971, se souvient particulièrement d'un commerçant qui venait de placer ses économies à la banque Villa lorsque l'établissement a fermé : « Cet homme a fini par récupérer son placement… en 1961, en monnaie de singe ».

Comme aujourd'hui, mais moins rapidement, le krach bancaire de 1929 aux États-Unis s'était propagé en Europe. Avec des faillites de banques, d'entreprises. La France n'était pas dans l'épicentre de la crise. Elle n'en a subi que les remous. « Il n'y a pas eu de chômage massif dans notre pays », rappelle l'économiste toulousain Marc Ivaldi. « Au maximum, le taux de chômage a atteint 6 % », précise l'économiste parisien Bernard Gazier, auteur d'un « Que sais-je » sur la crise de 1929.

l'Epicerie de la région est a agen

« Dans les années 1930, en France, un tiers de la population active travaille à la campagne, poursuit Bernard Gazier. Lorsqu'ils perdent leur emploi, les ouvriers quittent la ville pour rejoindre la ferme familiale. Le monde rural a servi d'amortisseur à la crise, amortisseur archaïque que nous n'avons plus aujourd'hui ».

Le Sud-Ouest entre dans la zone de turbulences à partir de 1930. Deux faillites bancaires, à Millau et Béziers, des économies envolées, du chômage partiel dans les bassins miniers, des vignerons ruinés par la chute des cours. Toulouse, à cette époque-là, est une place marchande, la Haute-Garonne un département agricole. L'épicerie de la région se situe à Agen : c'est la Ruche méridionale.

Dans la Ville rose, la crise économique fait vaciller la banque Courtois. « Pire que les deux guerres », déclarera plus tard l'un des dirigeants. L'établissement résiste : un richissime client aurait mis une partie de sa fortune à disposition de la banque. Passée depuis 1992 dans le giron du Crédit du Nord, la banque Courtois a gardé son siège rue de Rémusat.

LE BAS DE LAINE DES PAYSANS

Un autre établissement financier, dans les années 1930, connaît des difficultés : c'est le Plateau central dans l'Aveyron, où les agriculteurs viennent déposer leurs économies. « La crise de confiance a été telle que beaucoup de petits paysans préféreront pendant longtemps garder leurs sous dans des bas de laine », rappelle Alain Bascus, historien de l'économie, enseignant à l'université de Toulouse-Le Mirail.

Alain Bascus a concentré son étude sur l'Aveyron et le Tarn. Il se souvient en particulier d'un couple de Decazeville : « Lucien et Augustine s'étaient mariés dans les années 1930. Ils allaient avoir des enfants lorsque la crise est survenue. Lucien était mineur. Il subissait deux jours de chômage partiel dans la semaine. Sa paye était diminuée. Comme beaucoup de salariés originaires de la campagne, Lucien et Augustine avaient gardé une petite propriété dont ils ont tiré de quoi manger. La situation a été plus difficile pour les mineurs immigrés, les Polonais notamment, qui n'avaient pas de lien avec le milieu rural ».

Confrontées à une baisse de commandes, des restrictions de crédits, entreprises, usines, fabriques, mettent en place des mesures de chômage partiel. À Toulouse, un comité de chômeurs propose d'instaurer la soupe populaire. Des salaires baissent, mais les prix aussi, qui chutent de 20 % en quatre ans.

La haute vallée de l'Aude va manger son chapeau. La petite ville d'Espéraza, qui est alors avec Monza en Italie un centre mondial de la chapellerie, subit le contrecoup de la crise de Wall Street. Les Américains, ruinés, annulent leurs commandes de feutres. Roger Alibert, ancien chapelier de 89 ans, raconte : « Environ 200 000 à 300 000 pièces, expédiées par train puis bateau, sont revenues dans les usines d'Espéraza ».

La chapellerie employait 4 000 ouvriers et comptait 14 entreprises dans l'Aude. Il ne subsiste plus qu'une fabrique aujourd'hui, à Montazel. La crise de 1929 n'est cependant pas responsable de la fin de la chapellerie : ce serait plutôt la faute de la casquette.

« Grâce à la diversité de ses productions, l'industrie de la région a plutôt mieux résisté qu'ailleurs, estime l'historien Alain Bascus. Les colonies sont appelées en renfort pour absorber une partie de la production, dans le secteur du textile notamment.

Mazamet, dans le Tarn, place mondiale de délainage, connaît un regain d'activité en 1933.

LES CEREALIERS NE VEULENT PLUS ËTRE ROULES DANS LA FARINE

Les céréaliers de Castelnaudary, dans l'Aude, qui ont vu les cours du blé chuter, ne veulent plus se laisser rouler dans la farine, et créent en 1932 la Cal, la Coopérative agricole du Lauragais, devenue aujourd'hui le Groupe coopératif occitan. Louis Thomas, ancien président de la Cal, se souvient d'avoir entendu ses parents parler de la crise de 1929 : « Les céréaliers en avaient assez de ces dérèglements économiques. C'est pourquoi ils se sont regroupés ». Les vignerons créent aussi leurs coopératives. Les éleveurs font la même chose.

À la ville, les embauches se tarissent. La campagne se replie sur elle-même.

Conséquence du krach : le Sud-Ouest se fige jusqu'aux années 1950.


expert

«Ici, les familles se sont repliées dans une économie de survie»

Professeur d'histoire économique contemporaine à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, Hubert Bonin a mené une étude sur la place bancaire de Toulouse dans l'entre-deux-guerres, et publié « Le monde des banquiers français », aux éditions Complexe.

LA DÉPÊCHE DU DIMANCHE : La crise de 1929 a-t-elle frappé durement la France ?

Hubert BONIN : La France a été durement secouée à partir de l'automne 1930. Un peu comme aujourd'hui, une crise de confiance a surgi et touché le monde des épargnants, la petite et moyenne bourgeoisie. À l'époque, peu de gens possédaient un compte en banque. Comme aux États-Unis, il y a eu une ruée sur les dépôts, ce qui a fragilisé les banques. On a assisté à quelques faillites : la Banque nationale de Crédit, qui était la quatrième banque française, a déposé le bilan en 1932. L'État avait dû mettre au point un plan de sauvetage des banques.

DDD : Dans le Sud-Ouest, deux banques ont fait faillite.

H. B. : Il y avait à l'époque beaucoup de petites banques locales, très dynamiques, ancrées aux PME. Ces banques ont connu des difficultés parce que les entreprises en ont subi. À Millau, la banque Villa a coulé, à Béziers, la banque Roque a fait faillite.

DDD : Toulouse était alors peu industrialisée. Quels sont les secteurs qui ont souffert ?

H. B. : Toulouse était une place forte pour le commerce des céréales. La meunerie, les grands moulins ont connu la crise. Le cours des céréales a chuté. Dans la région, le secteur des mines, du textile a également souffert.

DDD : Comment le Sud-Ouest s'est-il relevé ?

H. B. : Les gens se sont repliés dans une économie de survie. La crise a favorisé l'émergence de coopératives, pour le lait dans la Montagne noire, le vin dans l'Aude, les céréales à Castelnaudary. Le Front populaire, en 1936, a créé l'Office national interprofessionnel du blé qui a fixé un prix plancher. Les chèques de l'Onib ont permis aux paysans d'éviter la pauvreté. Dans l'aéronautique, il y a eu une reprise, liée aux efforts des entrepreneurs, comme Latécoère, mais aussi à l'investissement de l'État qui a transféré dans le Sud-Ouest quelques usines pour réaliser le plan de réarmement de Daladier.

DDD : L'État était intervenu…

H. B. : Comme aux États-Unis, oui. Dans une économie française profondément libérale, l'interventionnisme public était mal vu du patronat. Il y a eu des mesures dispersées de relance. Recueilli par S. B.


repères

1922-1924 : En Allemagne, le mark dégringole. Il faut une brouette de billets pour acheter du pain.

1927 : A Wall Street, aux Etats-Unis, un nouveau système permet d'acheter des actions à crédit. Une bulle spéculative se forme.

Jeudi 24 octobre 1929 : Jeudi noir à Wall Street. Les cours s'effondrent. S'en suit « la grande dépression ». Les indices boursiers ne retrouveront leur valeur que 25 ans plus tard.

1933 : Le président américain Roosevelt lance un plan de relance économique, le « New Deal ».

 
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